Instantané de vie: le dilemme

Je suis en train de taper habilement sur les touches du clavier de mon ordinateur portable. Je remarque qu’il est plein de poussièr. Je regarde l’écran qui affiche les caractères et m’aperçois que j’ai oublié la dernière lettre de « poussière ». Ce n’est pas grave, je ne vais pas aller corriger la faute sinon cette phrase que je suis en train d’écrire n’aurait plus de sens; j’aurais par conséquent parlé d’une chose n’existant pas pour vous, n’existant plus pour moi. Ceci dit ce commentaire est profondément stérile: dès lors pourquoi est-ce que je ne supprime pas immédiatement tout ce que j’ai écrit après « poussièr » ?

Et pourquoi est-ce que je continu d’écrire alors qu’il serait plus simple d’arrêter dès maintenant ? Si je le faisais, l’action actuelle que je suis en train d’effectuer, à savoir le commentaire de ma bourde, n’aurait plus aucune utilité et j’aurais gâché de l’esprit d’analyse pour des futilités. Le problème qui vient alors à mon esprit s’énonce ainsi: Est-il futile pour un auteur de commenter ses futilités ? Cette mise en abîme est très dérangeante et doit sembler insipide pour quelqu’un d’extérieur à la situation, car c’est bien pour vous que je continue d’écrire cela, pour que vous compreniez mon geste involontaire de poursuite d’écriture après faute. Moi je n’en ai pas l’utilité. J’aurais très bien pu me faire ces réflexions dans ma tête… mais je suis en train de les écrire pour vous — vous que je ne connais même pas et qui devez être passablement ennuyé et qui avez probablement cessé de lire ces absurdités auto-analytiques depuis quelques lignes déjà.

Pour en revenir à moi-même (Que je suis narcissique !), je pense que je n’ai pas de compte à vous rendre et que je ne vais pas me torturer l’esprit pour une simple petite faute de frappe. D’ailleurs, ce que j’ai fait était inutile: commenter une faute ! On ne commente pas une faute d’ordinaire, on la corrige. Imaginez tous les chefs-d’oeuvre que la littérature nous a laissée, si les grands auteurs avaient commenté chaque faute qu’ils faisaient leurs ouvrages n’auraient été que de l’égocentrisme fautif ! En définitive, je suis « contre » les gens qui commentent leurs fautes au lieu de les corriger et « pour » ceux qui sont « contre » les gens qui sont « pour » le fait de commenter leurs fautes, je suis donc pour et contre moi-même: Quel dilemme !

J.-C.

« Quelle heure est-il » demandais-je à Alphonse. Celui-ci retroussa ses deux manches avec méthode : pas de montre. Il se tourna ensuite vers moi et fit une moue songeuse, comme il en fait si souvent lorsqu’il ne pense à rien.
« Je comprends Alphonse. Oui, je comprends. » Alphonse, bien qu’il n’eut rien dit, avait probablement raison : il était temps. Je me suis donc avancé sur la scène avec Alphonse, le micro à la main, acclamé par la foule venue en masse. Pendant qu’Alphonse préparait le matériel, j’ai expliqué au public le principe du jeu — et a vous aussi par la même occasion –, du puzzle collectif :

Moi — Bonsoir et merci d’être venu si nombreux pour ce premier puzzle collectif. Je vous explique le principe : Alphonse, mon collègue, est en train de disposer les 5000 pièces de notre puzzle de ce soir dans le grand saladier. Les pièces seront tirés une à une par Alphonse et je désignerai quelqu’un parmi vous pour nous dire où placer la pièce. Ne vous inquiétez pas, nous disposons d’une camera à zoom très puissant et d’un videoprojecteur pour projeter l’image des pièces et de l’ensemble du puzzle en très grande dimension sur l’écran qui se trouve juste derrière moi ; les participants se trouvant tout au fond ne se trouveront donc absolument pas défavorisés. Alphonse vous montre à présent le carton d’emballage du puzzle avec l’image du puzzle de 5000 pièces. Vous l’aurez sans doute reconnu puisqu’il s’agit d’une photographie en noir et blanc de Jacques Chancel. (un tiers de l’assemblée commence à quitter la salle. Je m’en inquiète et interpelle un des déserteurs) Eh ! Dites, vous, pourquoi nous quittez-vous si vite ?
Le déserteur (d’un ton méprisant) — Je l’ai déjà fait trois fois le Jacques Chancel en 5000 pièces ! C’est trop facile. (il sort)
Moi (essayant de ne pas paniquer) — Bon, commençons ! Alphonse ! (Alphonse montre la première pièce, plusieurs mains se lèvent, je choisi une jeune demoiselle du premier rang.) Vous! Où mettriez-vous cette première pièce où l’on distingue un peu de… gris?
La jeune demoiselle du premier rang — Ce n’est pas comme ça que j’aurais fait.
Moi — Comment ?
La jeune demoiselle du premier rang — Non, chez moi, quand je fais un puzzle, et en particulier quand c’est un Jacques Chancel, je cherche d’abord les coins.
Moi — Les quoi ?
La jeune demoiselle du premier rang — Les coins !
Moi — Ecoutez mademoiselle, Alphonse ne va pas s’amuser à chercher les quatre coins parmi les 5000 pièces du Jacques Chancel ! Alphonse et moi sommes des professionnels des Jacques Chancel en puzzle et l’on peut très bien y arriver par le milieu !
La jeune demoiselle du premier rang — Vous avez probablement raison. Je pense mettre la pièce au milieu, un peu plus haut que le milieu.
Moi — Vous pensez donc que c’est une partie du front de Jacques Chancel ?
La jeune demoiselle du premier rang — Heu…Oui.
Moi — Nous verrons, il sera toujours possible de changer la position de la pièce ultérieurement, mais… oh oui, je vois Alphonse sourire, la pièce est sûrement mal placée. Ça ne fait rien, comme je l’ai dit, on pourra modifier l’emplacement par la suite. Autre pièce Alphonse ! C’est une pièce d’apparence plutôt grise, peut-être légèrement plus claire que la précédente. Vous, le monsieur avec le chapeau, avez-vous une idée de la place que doit occuper cette pièce ?
Le monsieur avec le chapeau — Je pense au bout du nez de Jacques Chancel.
Moi — Vous avez le droit de penser à ce que vous voulez, mais j’aimerai connaître la position de la pièce que nous présente Alphonse.
Le monsieur avec le chapeau — Oh, excusez-moi, je me suis mal exprimé. Je voulais dire que je pensais que la pièce était un bout du nez de Jacques Chancel.
Moi — Oh, à voir la réaction d’Alphonse, j’ai bien peur que ce ne soit pas la bonne réponse. Écoutez, nous allons procéder différemment, vous continuerez à proposer des solutions au puzzle « Jacques Chancel », mais il faudra a chaque fois que la réponse soit juste. Nous reprenons donc la première pièce du… (la moitié du public quitte la salle) Allons, ne faites pas les enfants, si on ne met pas un peu de rigueur à trouver le bon emplacement des choses de Jacques Chancel, on ne s’en sortira pas. Reprenons la première pièce, la grise un peu foncé. Je rappelle qu’elle ne fait pas partie du front de Jacques Chancel. Je vois des mains qui se lèvent. Vous, la dame avec la moustache, où doit se trouver la pièce ?
La dame avec la moustache — C’est un sourcil de Jacques Chancel !
Moi — Je me retourne vers Alphonse et… Oh, oui, il a l’air content ! C’est bien un morceau du sourcil de Jacques Chancel ! (le reste du public applaudit) Félicitation madame à la moustache ! Vous avez bien répondu, ce qui vous donne le droit de proposer l’emplacement de la seconde pièce, celle d’un gris un peu clair.
La dame avec la moustache — Juste en dessous du sourcil gauche de Jacques Chancel.
Moi — Alphonse me le confirme, c’est bien la bonne réponse ! (Le reste du public applaudit) Nous en sommes déjà à la troisième pièce, le temps passe vite, plus que 5027 autres, nous avons presque fini. Alphonse nous montre maintenant la troisième pièce qui est… plutôt noire à ce que j’en vois. C’est encore à vous madame à la moustache. Où placer ce morceau noir dans Jacques Chancel ?
La dame avec la moustache — C’est l’intérieur de la narine gauche de Jacques Chancel.
Moi — C’est encore juste me fait signe Alphonse! (Le public exulte) Nous avons parmi nous une très grande spécialiste des Jacques Chancel en puzzle !
La dame avec la moustache — Je suis Jacques Chancel !
Moi — Comment ?
La dame avec la moustache (qui enlève sa moustache, faisant l’évidence qu’elle est bien Jacques Chancel) — Je suis Jacques Chancel et j’en ai assez de faire l’objet de tous ces puzzles pour fanatique. Je tiens à mon intégrité !
Moi (commençant doucement à rire) — Mon cher Jacques Chancel, vous êtes peut-être une bonne imitation puzzle-isé de Jacques Chancel, mais l’original c’est moi !

C’est alors que j’ai commencé à ôter mon déguisement au profit de ma véritable apparence: celle de Jacques Chancel. Je croyait alors rallier tout le public à ma cause: cause perdue, car tout le monde se révéla en fait être le supposé véritable Jacques Chancel. Les injures sont vite montées, puis les coups, et enfin nous nous sommes tous mis en pièces. Alphonse, qui était resté Alphonse jusqu’ici, enleva son déguisement avec méthode: c’était lui le vrai jacques Chancel.

24 janvier 1989

Histoire de ma vie par fragments, morceaux et dates approximatives

24 janvier 1989 : Le passionné de botanique roumain s’est enfin décidé à m’enlever la petite cuillère à café qu’il m’avait placée dans l’oreille deux ans auparavant. Je suis à présent sourd d’une oreille, mais la bonne chose c’est que je ne ressemble plus à une tasse à café. Ce soir, j’ai placé un plat à fromage dans le nez de mon chien.