Le Temps D’un Sandwich

Il fait beau et chaud en ce vendredi d’avril. Le soleil a une teinte particulière qui pourrait faire penser qu’il est tard, mais non, il n’est que 12h00 et j’ai faim. Je suis sur le quai de la gare de Clermont-ferrand à attendre le train qui me ramènera à la maison pour y consommer un repas bien mérité.
L’insupportable nouveau jingle SNCF se fait entendre, puis une voix de femme que je connais trop annonce l’arrivée du train qui partira dans neuf minutes. Les badauds sont à l’affût pour trouver coûte que coûte une place côté fenêtre.
De loin, j’aperçois le train arriver, il est vide, le train part de Clermont-ferrand. La voix SNCF nous avertit de nous éloigner du bord du quai. Les gens qui attendent avec moi semblent comprendre le contraire et s’avancent jusqu’au bord. Le train s’approche, il est très récent, chose peu courante, possédant cette disposition interne que je n’arrive pas à supporter. Il est arrêté et je suis à égale distance des deux portes coulissantes en permettant l’accès. Je me sens comme l’âne de Buridan et mon indécision profite à tous les amateurs de bonnes places.
J’opte finalement pour la porte ou se presse le moins de monde. J’entre et considère de mon regard le plus mauvais les gens ayant placé leurs affaires sur le siège côté couloir pour s’épargner de la compagnie.
Finalement, je trouve une banquette vide, dos à la fenêtre. S’il me prend l’envie de regarder à travers, il faudra soit que je me retourne disgracieusement ou que j’observe le paysage entre les têtes du couple sur la banquette en face de moi et qui ne manqueront pas d’imaginer que ce sont eux que je regarde. Ma foi, j’aurais bien du mal à m’en empêcher. Pour l’instant, ils ne s’occupent pas de mon voyeurisme et sont retournés côté quai pour lancer des au revoir exagérés à ce que je suppose être leur petite fille gardée par sa grand-mère. Ils ont l’air joyeux et prennent même une photo, cela tombe bien, la lumière est très jolie.
Une fille d’à peu près mon âge, probablement étudiante elle aussi, vient s’assoir à côté de moi faute de mieux. Elle a un joli minois, de ravissants cheveux, bouclés sur les épaules, et un sandwich apetissant à la main. Mon ventre prête tout de suite attention à ce mets odorant. En tout cas moi je le sens très bien, trop bien, et à vrai dire je déteste sentir une odeur de sandwich quand ledit sandwich n’est pas destiné à succomber dans mon estomac.
Il est à présent 12h08 et on annonce le départ imminent du train. Un étrange personnage accompagné d’un fonctionnaire SNCF entre dans le wagon. C’est un genre d’arriéré mental pris de convulsions, ce n’est pas la première fois que je le vois. Comme il faut bien lui trouver une place, le fonctionnaire SNCF prie une jeune femme du genre des gens mal élevé que j’ai cité plus haut d’enlever son sac. Je laisse alors échapper un petit rire sonore. Mon champ de vision m’indique que le couple en face de moi s’est détourné de la vitre pour me regarder. Instinctivement, sans réfléchir, je jette un coup d’oeil dans leur direction. C’est gagné, maintenant ils sont persuadés que c’est d’eux que je me moquais. Je baisse la tête. À côté de moi, la jeune fille, dont j’ai déjà oublié les traits du visage, croque avidement dans son sandwich. Il sent de plus en plus fort et moi j’ai de plus en plus faim. Je la déteste, mais en même temps elle est plutôt jolie. Je crois. Je voudrais en être sûr, mais cela ne va pas être facile. Par exemple, moi, depuis mon champ de vision j’arrive à voir ses mouvements et sa tête (en très flou), et si elle me regardait, elle, je le verrais. Alors si moi je la regarde, même si elle est très concentrée sur son sandwich, elle va s’en apercevoir et va elle aussi se retourner vers moi avec sa bouche pleine de pain et de fromage en train de mastiquer de la plus incommodante des façons: vision d’horreur!
Les portes se ferment, le train démarre. Le couple fait de grands au revoir à la petite-fille.
Je me dis qu’elle est quand même pas mal la fille au sandwich. Il faudrait que je trouve un moyen d’engager la conversation, du genre: « Il est à quoi ton sandwich ? ». Non, c’est complètement nul comme approche. Faire preuve d’esprit et d’originalité : »Il est bon ton sandwich ? ». Non, ça ne va pas aller là non plus. Tant pis si j’ai l’air ridicule. Je me lance ! Je me retourne sur ma gauche — parce que c’est là qu’elle se trouve — et soudain j’aperçois un cimetière derrière la vitre du train : mauvais augure !
Par chance, elle n’a pas remarqué mon geste.
Je reprends ma précédente posture, faisant face au couple qui n’a déjà plus aucun sujet de conversation. Ils regardent le toit, le sol… Ils sont autant gênés par moi que moi par eux pour observer le paysage sans laisser penser que c’est moi qu’ils regardent. N’y tenant plus, l’homme se lève, prend son sac de voyage et en retire le journal « L’équipe ». Il se retourne du côté de sa femme, le journal entre les mains et lui déplie sous le nez. La femme continue de regarder le sol et le toit, puis, imitant son mari, elle retire de son sac un « Mary Higgins Clark » et reprend la lecture à partir de là où elle avait corné la page.
À ma gauche, la fille continue d’avaler son sandwich. Elle en est à la moitié. Je jette un oeil du côté du type aux convulsions: il est en train de tenter de boire un peu de coca-cola à la bouteille. La moitié ne part pas dans sa bouche, un quart pour ses habits et l’autre quart réparti entre les sièges du TER et la jeune femme peu sympathique. Elle reste de nez ostensiblement collé à la fenêtre, seuls ses mâchoires dénotant son état d’esprit.
N’ayant rien d’autre à faire et en attendant que la fille d’à côté ait fini son sandwich pour que je puisse discuter avec elle convenablement, je décide de lire un peu. Je sors de mon sac mon livre favori: « Les confréries médiévales dans le royaume de France : XIIIe-XVe siècle » de Catherine Vincent. Le temps passe, rien ne se passe. Quant à moi, j’essaie de visualiser la diffusion géographique de l’idée confraternelle en France.
La taille du sandwich a fortement diminué, ainsi que sa forte odeur. Étrangement, le train réduit ostensiblement sa vitesse. Les non familiers du trajet s’imaginent que nous arrivons en gare de Riom-Châtel-Guyon. Moi je sais que non. Nous en sommes même encore loin. Le train continue ainsi pendant de longues minutes et cela profite au couple de la banquette d’en face qui retrouve ainsi un sujet de conversation. Subitement, le train roulant au pas est devenu plus intéressant que les commentaires des matchs de la veille et que l’intrigue fabuleuse d’Higgins Clark.
La fille est en train de finir son sandwich. Le type aux soubresauts demande ce qui se passe à la jeune femme d’à côté qui peine à lui expliquer. Le couple non plus ne comprend pas ce qui se passe mais apperçoit la gare. Moi j’ai compris et je range déjà mon livre. Ce n’est pas ici que je dois descendre, mais nous n’aurons pas le choix.
Le train s’arrête, un grand nombre de passagers rionnais descendent. La fille a fini son sandwich et la voilà qui se lève et prend son sac. Malheur, j’aurais dû prévoir qu’elle allait descendre ici ! Mais, à ma grande surprise, elle ne sort pas. Elle se dirige vers une des banquettes laissées vides et y prend place. Je suis abasourdi ! Le couple d’en face aussi et me regarde avec un drôle d’air. J’aurais presque eu envie de leur répondre : « Quoi ?
Je ne pue pas ! »
Comme je le prévoyais, le conducteur du train s’adresse à nous par l’intermédiaire des haut-parleurs: « Suite à un problème technique, nous demandons à tous les voyageurs de descendre ».
Le couple d’en face joue les martyrs : « Pour une fois qu’on part en Week-end, faut que ça nous tombe dessus ».
Ne prenant pas le temps de m’apitoyer sur leur bonheur gâché, je me lève d’un bond, passe devant la fille au sandwich en lui riant délibérément au nez et sors sur quai. Cela fait du bien de venger son ego blessé.
En revanche, mon estomac est toujours un gouffre béant. Le prochain train arrivera dans vingt minutes auxquelles s’ajouteront dix à quinze minutes de retard.

Faim.