Histoire d’un rêve

Le
jeudi soir, qui avait été pour moi synonyme de
vacances, paraissait loin. Vendredi, déjà, il me
fallait retourner à Clermont-fd pour d’obscures raisons.
J’allais jusqu’à la gare, une chose bien étrange étant
donné le fait que j’avais pour habitude de m’y rendre en
voiture. Ce changement ne m’interpella pas le moins du monde. Arrivé
à la gare, sur le quai,  je vis un ami. Sans m’étonner
de sa présence en un lieu où il n’avait aucune raison
d’être, j’engageais la conversation. Nous discutâmes de
choses et d’autres. Notre conversation, autant que je m’en souvienne,
nous conduisit à la conclusion suivante : « La
truite souffrait d’une hernie ».  Pendant que nous
parlions sur le quai, les voies ferroviaires passaient du statut de
rails à celui de plan d’eau au bord duquel je manquais de
tomber à plusieurs reprises.

Le
temps de me retourner, je compris que j’étais à
Clermont-fd, bien qu’étant arrivé là sans avoir
pris le train. Je fis une nouvelle rencontre, celle d’un ami, ancien
camarade de classe. Il était de tradition qu’à chacune
de nos rencontres nous allions manger un morceau. Un kebab n’étant
pas très loin, nous y sommes allés. Étrangement,
le cuisinier ne parlait qu’anglais.

«
Would you like to order, sir ?


 Yes,
I would like a … (Le mot me manquait) french frie.


 Only
one ?

Son
associé me tendit une fritte de trente centimètres de
long, sans que je m’étonnasse qu’une patate aussi grosse eût
existé.


 No,
I mean, I’d like about…  fifty french fries.


 Do
you want me to count each one of them ?!


 No
! Of course not ! I [ …] »

La
conversation autour de ma commande se poursuivit et fût
régulièrement interrompue par les allées et
venues des tenanciers du kebab qui s’absentaient toutes les trente
secondes pour aller animer une émission de radio. Je
détournais la tête à la recherche de mon ami. Il
était parti, depuis longtemps sans doute. Je m’aperçus
du même coup que j’étais à présent dans
une chambre et non plus dans la rue. Le présentoir du kebab
avait disparu, remplacé par un ordinateur. J’étais
assis. Cette chambre, qui était la mienne (j’en étais à
présent convaincu), avait dû être le domicile d’un
informaticien, car, inscrites sur le mur beige, se détachaient
les lettres blanches de
LINUX.

Quatre
sans-gênes entrèrent et prirent place sur mon canapé-lit.

«
On fait comme chez nous, on s’installe ».

Cette
présence m’indisposait. Pour les faire s’enfuir, je me suis
mis à hurler « DEHORS ! DEHORS ! » en me levant,
les effrayant à grands mouvements de bras, comme on fait pour
chasser les oiseaux. Ils sortirent, non sans avoir fait plusieurs
tours sur eux-mêmes.

Dans
le couloir se faisait entendre
Changes
de
David Bowie. Je tentais d’identifier la provenance de la musique, en
vain. Une fille apparut. C’était F. Je la reconnaissais.  F.,
je l’avais connue il y a très longtemps. Elle était
telle que dans mes vieux souvenirs : blonde, les cheveux
attachés en arrière, plus petite que moi, et portant un
pull bleu clair.  Elle n’avait pas le mètre quatre-vingt-cinq
et la poitrine 95 D de notre dernière rencontre. Pourtant,
c’était elle.

«
Elle est cool ta voisine, elle écoute David Bowie.


 Oui,
mais c’est l’album
Lets
Dance!
(J’avais
tort, mais le son sonnait étrangement années 80)


 Non,
pas du tout ! (Elle avait raison)

Je
remarquais qu’elle avait une télécommande à la
main. Je la lui pris et pressai le bouton 
pause
.
La musique s’arrêta.


 
! »

Dans
le couloir arriva une foule compacte, guidée par les quatre
sans-gênes, et qui était résolue à
pénétrer dans ma chambre. Je n’eus pas le temps de
fermer totalement la porte. Avec toutes les forces dont je disposais,
je tentais de lutter contre la pression qui s’exerçait sur
elle. Tout mon poids n’y ferait rien, ils allaient réussir.
Soudain, quelqu’un hurla très fort. C’était la radio.
J’étais éveillé.


Les contes inutiles : Carole M.

Si
on me l’avait présenté, j’aurais poliment répondu
non. C’est important la politesse. J’aurais dit cela parce que son
allure ne me convenait pas, entre mille autres petites choses qu’il
serait vain de vouloir détailler ici. En revanche, les
circonstances qui nous ont fait nous rencontrer me la firent voir
sous un jour tout à fait nouveau. J’appréciais
particulièrement la symétrie de son visage, ses deux
oreilles qui ne dépassaient pas de sous ses cheveux, et ses
yeux, précisément disposés de part et d’autre de son nez. Ces
circonstances dont j’ai fait mention ne sont pas exceptionnellement
intéressantes et je n’ai donc pas l’intention de vous les
raconter.

Cela
dit, cette jeune femme, du nom de Carole M., avait pour habitude de
venir chez moi dans les moments où j’étais le plus
occupé. Elle entrait et s’asseyait, là, sur une chaise,
à me regarder vaguer à mes occupations, que ce fut pour
travailler ou pour faire la cuisine. Elle ne disait rien et se
contentait de me regarder comme je l’ai dit. Cela m’ennuyait un peu.
Après tout, qui aime se voir observer comme un animal en cage,
comme un rat de laboratoire ou comme l’ objet d’une fascination
perverse ?

Alors,
quelques années plus tard, j’ai décidé pour la
première fois d’engager la conversation avec elle. Je lui ai
demandé :

«
Quel est votre nom ?


Carole M. (elle m’a donné les autres lettres de son nom, mais
je les ai oubliées avec le temps, sans oser lui poser à
nouveau la question).


Eh bien, Carole M., qu’est-ce qui vous amène ?


La même chose que depuis cinq ans.


Et cette chose ?


Oh, j’ai oublié depuis. Je devrais peut-être partir. »

C’est
ainsi qu’après cinq ans d’égarement, Carole M. s’en
alla.

Fin.