I – Un dindon ne vient jamais seul

« Mon
Dieu, j’ai mal ! Que j’ai mal ! »

Ainsi
cheminait Sverker le Neuf, pleurnichant de bon gré au milieu
de la départementale 75, dans un pays et une époque
dont il ignorait lui même l’existence. Son gémissement
pouvait être expliqué par la douleur causée par
une tapette à souris qui était venue d’elle-même
lui pincer le nez. Dans la rue, vous l’auriez reconnu à son
air idiot, habillé dans un très vieux yukata gris. Un
homme le héla.

«
Ohé ! Laissez-moi vous aider »

C’était
un jeune fonctionnaire anglais en trois-pièces qui, comme tous
ses contemporains, avait le goût de l’aventure.

«
Cela doit vous faire souffrir le martyr !

En
effet, je souffre depuis voilà une semaine.

Ne
vous est-il pas venu à l’idée de retirer l’objet de
votre nez ? »

Ainsi,
le bienveillant anglais lui retira la tapette qui lui pinçait
le nez. Sverker le neuf se sentait revivre. Il fit part de ce
sentiment :

«
Je me sens revivre !


Tant mieux pour vous !


Oh,
mais nous ne nous sommes pas présentés ! Je suis
Sverker.


L’ancien
?


Non,
le Neuf. Et vous, qui êtes-vous ?


Tom
Bombadil.


Tom
Bombadil ?


Non,
pas du tout. À vrai dire, je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça.
Appelez-moi Mr. Botibol.


Bien.



allez-vous ?


J
e
n’en sais rien, et vous ?


Non plus. C’est parfait ! Allons-y. »

 

Ainsi
se remirent en route les deux nouveaux amis que le sort avait fait se
rencontrer. La route était ascendante, si bien qu’une fois en
haut ils eurent la surprise de voir qu’ils étaient au milieu
de nulle part. Ils continuèrent de bon coeur. Un cavalier les
rattrapa et leur demanda d’une voix d’imitation masculine:

«
Oh, voyageurs, allez-vous du côté de Staphylocoque vous
aussi ?


Peut-être,
répondit Mr. Botibol, nous ne sommes pas du coin.


Parfait,
fit le cavalier, je vais vous accompagner. Puis-je ranger mon cheval
dans votre attaché-case, il n’aime pas aller au pas. ?


Bien
entendu, fit Mr. Botibol en aidant le cavalier à plier son
cheval. Où sont mes bonnes manières ? Permettez-moi de
me présenter: Mr. Botibol, et voici mon compagnon de route,
Sverker.


L’ancien
? S’enquit le cavalier.


Non,
le Neuf, précisa Sverker.


Quant
à moi, fit le cavalier, je me prénomme Youri, mais tout
le monde m’appelle Youri. »

 

Une
question brûlait les lèvres de Sverker. Il eut le
courage de la poser, à notre plus grand soulagement.

«
Êtes-vous un homme ou une femme ? »

La
question sembla surprendre Youri et Mr. Botibol. Néanmoins,
elle était fort judicieuse étant donné
l’apparence peu commune de Youri. Il portait la moustache, mais avait
des traits fort féminins. Cette impression était
renforcée par le fait qu’il était habillé en
ballerine, avait les cheveux longs attachés en arrière,
et portait deux gros anneaux en guise de boucles d’oreilles. Il
répondit sans ambiguïté :

«
Aucune importance, regardez ! »

Un
orchestre philharmonique arriva en toute hâte. Ils
s’installèrent au milieu de la route et jouèrent
Le
Lac Des Cygnes
.
Youri fit une réelle impression en interprétant la
chorégraphie à lui tout seul. Sverker se dit que sa
question n’avait pas lieu d’être, et ensemble ils reprirent le
chemin de Staphylocoque.

Mais cette histoire est pour une prochaine fois.