Le docteur Saint-Saëns

Il était déjà minuit passé lorsque Mme Olivetti s'engouffra dans la petite ruelle qui devait la mener à destination. Le « docteur » Saint-Saëns lui avait donné des instructions détaillées pour s'y rendre. Elle arriva devant l'enseigne du vendeur d'ampoules, magasin non fréquenté qui servait de devanture à la petite clinique illicite du docteur Saint-Saëns. Elle frappa trois coups à la porte. Un grand homme, squelettique et mal rasé, lui ouvrit.

« Madame Olivetti ?

– Oui, bonsoir docteur.

– Bonsoir ! Entrez donc ! Asseyez-vous ! »

Le docteur Saint-Saëns n'avait pas ce qu'on pouvait appeler un bureau. Dans la pièce se trouvait un grand placard avec tout un tas d'instruments et de produits médicaux, une table d'opération, qui consistait en une grande planche posée sur des tréteaux et recouverte d'un tissu blanc et que dominait un néon défectueux qui clignotait sans cesse. Toute la pièce était très sale et Mme Olivetti crut même apercevoir un rat mort par terre. Elle fut soulagée qu'il n'en fût rien quand elle le vit détaler et passer sous le placard. Mme Olivetti prit place sur un des tabourets disponibles et ce n'est qu'à cet instant qu'elle aperçut Frank.

« Mme Olivetti, fit le docteur saint-Saëns, laissez-moi vous présenter mon assistant, Frank.

– Enchanté, fit Mme Olivetti.

– Frank également enchanté, fit Frank »

Frank était vêtu, comme le docteur Saint-Saëns, d'une bouse blanche, sauf que la sienne était trop grande et qu'on pouvait deviner une protubérance sur son épaule qu'il n'arrêtait pas de gratter. Il avait les cheveux longs et sales, mais c'était surtout cette grosse bosse qu'on remarquait.

« Alors, madame Olivetti, fit le docteur Saint-Saëns qui venait de s'assoir en face d'elle, rappelez-moi de quoi il s'agit.

– Eh bien voilà, depuis quelques temps, j'ai envie de me débarrasser de mes intestins. J'ai vu dans un magazine que ça prenait beaucoup de place et puis, comme j'ai envie de perdre du poids, autant enlever ce qui est inutile. Je viens chez vous parce qu'à l'hôpital personne n'a voulu…

– Une petite minute, Mme Olivetti ! fit le docteur Saint-Saëns. Vous savez, les intestins servent à beaucoup de chose dans le corps humain. Je n'ai pas fait beaucoup d'études, mais mes trois ans de première année de médecine m'invitent à penser que les intestins sont du genre plutôt indispensable. »

Mme Olivetti considéra la chose, puis, regagnant confiance en elle, dit :

« Je préférerais quand même vivre sans.

– Entendu, fit le docteur saint-Saëns, dans ce cas, laissez-moi vous montrer la procédure. »

Le docteur Saint-Saëns posa une feuille sur ses genous et fit un croquis au crayon de papier. Frank était attentif. Frank était non seulement l'assistant, mais aussi l'apprenti du docteur Saint-Saëns.

« Alors, regardez, fit le docteur saint-Saëns, vous avez ici représenté votre abdomen, avec l'estomac ici et les intestins là. L'opération que je vais effectuer va consister à vous ouvrir le ventre, à couper ici la connexion entre votre estomac et les intestins, enlever les intestins, faire un nœud au bout du boyau de votre estomac et enfin recoudre votre ventre. Le tout se fera sans anesthésie parce que Frank a reniflé le reste d'éther avant que vous n'arriviez.

– Parfait, fit Mme Olivetti. Je pourrais rentrer chez moi tout de suite après ?

– Non, je préfère vous garder en observation. Une telle procédure n'a jamais été pratiquée avec succès et il est à peu près certain que vous finirez enterrée dans mon sous-sol.

– Très bien ! Je vous paie à l'avance, donc !

– Absolument ! »

Une fois le règlement effectué, le docteur Saint-Saëns fit coucher Mme Olivetti sur la table d'opération.

« – Dites, fit le docteur Saint-Saëns, ça vous ennuierait que ce soit Frank qui pratique l'opération ? Je lui enseigne beaucoup de choses, mais il a besoin de pratique.

– Mais non, fit Mme Olivetti, ça ne me dérange pas du tout ! »

Frank releva le chemisier de Mme Olivetti, prit un des tournevis les plus tranchants et pratiqua la première incision.

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Woody Allen (sans plumes)

Alors oui, non seulement c'est important de voir les films de Woody Allen, mais il est encore plus rigolo de lire quelques-uns de ses bouquins. Particulièrement trois qui me tiennent à cœur et que j'ai lu jusqu'à plus soif, trois recueils de nouvelles :

C'est du grand n'importe quoi et il me serait difficile de dire en quelques mots de quoi ça parle. Cela peut prendre la forme d'idées de quelques lignes, d'aphorismes, plus couramment d'histoires de juifs, raconté à la première personne, écrit comme une savante biographie ou en historien à partir de "listes de blanchissage". Inspiré par la psychanalyse, par Bergman, par la mort, par New-York… il s'y livre à des réflexions surprenantes : "Et si les impressionnistes avaient été dentistes". On peut y apprendre notamment comment a été inventé le sandwich et qui a écrit les œuvres de Shakespeare.

Mais ce qui impressionne le plus, c'est le vertige des réflexions métaphysiques ramenées aux préoccupations des simples mortels. "Je ne sais pas si l'au-delà existe, mais au cas où j'emporterai des caleçons de rechange"," Comment croire en Dieu, alors qu'il est si difficile d'obtenir un plombier le dimanche ?", "Peut-on faire la monnaie de cinq dollars au paradis ?" (Je n'ai pas réussi à retrouver les passages, alors je paraphrase. Pardonnez-moi).

Je suis tellement nul pour donner envie de lire que je suis sûr que vous n'avez pas la moindre intention d'acheter ces bouquins. Que le Dieu du copyright me pardonne, mais je vais vous offrir un extrait, issus du paragraphe "De l'arbre en été", soit-disant extrait lui-même des "Premiers essais" de Woody Allen, tout cela au début de "Dieu, Shakespeare et moi" :

Un jour, un bûcheron s'apprêtait à abattre un arbre, quand il remarqua un cœur gravé dessus, renfermant deux prénoms. Jetant sa hache au loin, il utilisa une scie pour coucher le géant des bois. La morale de cette histoire m'échappe, si ce n'est que six mois plus tard, le bûcheron fut traîné en justice pour avoir appris les chiffres romains à un nain.

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Monsieur F.

Monsieur F. aimait bien son pantalon. Il lui faisait sans cesse de nombreux compliment comme :
"Cher pantalon, que je t'aime !", "tu es le meilleur des pantalons", "il n'est nul pantalon qui te ressemble". Il s'agissait d'un pantalon commun, à pinces. Monsieur F. ne possédait qu'un seul pantalon et c'était celui-là même. Quand il lui fallait le laver, deux fois par semaine, il attendait patiemment en caleçon que sa machine eût fini de laver son précieux pantalon. Malheureusement pour Monsieur F., le port régulier de son pantalon pendant maintenant trois ans avait sérieusement entamé sa beauté et son éclat d'antan. Auparavant d'un noir à faire pâlir l'obscurité, il arborait à présent un gris typiquement délavé et n'ayant rien d'exceptionnel, sauf aux yeux de Monsieur F., c'est évident. Monsieur F. était la cible de critiques de la part de ses collègues et de ses supérieurs qui, non seulement méprisaient l'aspect fort usagé du vieux pantalon, mais s'imaginaient également que Monsieur F. ne se changeait jamais, ce qui était totalement vrai, mais ils y associaient un manque d'hygiène totalement imaginaire. Un jour, Monsieur F. fut convoqué par la direction de son entreprise. Voici la conversation qui eût lieu:
"Mon cher F., vous qui êtes présent dans l'entreprise depuis tant d'années, vous devez comprendre l'importance que revêt l'apparence lorsqu'il s'agit de traiter avec les clients, n'est-ce pas ?
-Bien évidemment !
-Dès lors, vous comprendrez que votre apparence met mal à l'aise nombre d'entre eux.
-Ah je ne vous permets pas !"
Là, Monsieur F. se lança dans une diatribe dont il avait le secret, balançant tout ce qu'il avait sur le coeur, convoquant Hugo et Mallarmé dans ses injonctions, fustigeant les opinions du bien pensant et enfin, dans une émouvante conclusion, fit un éloge de son pantalon qui arrachèrent de copieuses larmes des yeux de son directeur.
"Monsieur F, dit-il, dans un hoquet provoqué par ses sanglots, ce que vous avez dit sur votre pantalon est très beau, mais il ne s'agit pas de ça. Il s'agit avant tout de la très détestable habitude que vous avez de vous badigeonner le crâne d'huile d'arachide."

Le directeur lui annonça alors son licenciement. Monsieur F. avait en effet l'habitude d'enduire quotidiennement sa tête d'huile d'arachide. Pardonnez-moi de ne pas l'avoir mentionné plus tôt. Je me sens un peu bête à présent.

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