Un clown tué dans un incendie

Je me fais le relais d’un terrible fait divers survenu quelque part.

Un incendie d’origine accidentelle s’est déclaré le samedi 25 octobre 2008 au domicile de M. et Mme Davont, résidants dans la commune de Mesnil-sur-Vire (Loire-Atlantique), tuant un clown, brûlant deux adultes et intoxiquant de nombreux jeunes enfants.

C’est dans l’après-midi du 25 octobre, vers 13h25 que l’incident a eu lieu, nous racontent les témoins. M. et Mme Davont avaient organisé une fête d’anniversaire à l’occasion des dix ans de leur fille, Victoria Davont. De nombreux enfants avaient été invités à cette fête, accompagnés de leurs parents. Un clown avait été engagé par M. et Mme Davont pour animer l’après-midi. Au cours d’un numéro de magie, ce dernier a accidentellement enflammé son chapeau, puis le feu s’est propagé sur son costume. « Il a pris feu d’un seul coup », déclare M. Gardouche, père d’un des enfants invités. « Je crois qu’il voulait faire sortir des fleurs de son chapeau, mais quelque chose a mal tourné. Il s’est enflammé très vite et a commencé à se rouler par terre. Nous étions pris au dépourvu. Dans l’instant, je n’ai songé qu’à éloigner le gâteau. »

Le feu gagne ensuite rapidement les rideaux du salon, puis les meubles. Les invités se retrouvent très vite pris au piège. « Il y avait de la fumée partout » raconte Mme Jotard. « Nous nous sommes éloignés le plus possible des flammes, près de la fenêtre, mais nous ne pouvions pas sortir à cause du massif de pétunias de Mme Davont qui se trouvait dans son jardin juste en dessous. Nous ne voulions pas abîmer les fleurs. »
D’interminables minutes s’écoulent avant que n’arrivent les secours.

« J’ai senti comme du clown brûlé » raconte la voisine, Mme Sanchez. « Quand j’ai regardé par la fenêtre, j’ai vu que la maison des Davont prenait feu. Je ne suis pas du genre à me plaindre, mais j’ai quand même appelé les pompiers parce que l’odeur me dérangeait. »

À 13h38, les dix-huit victimes ont été libérées du brasier, certaines en sont ressorties sévèrement brûlées. Deux enfants sont toujours en état critique. Une cellule psychologique a été créée pour aider les jeunes victimes n’ayant pas pu obtenir une part du gâteau, celui-ci ayant été endommagé par l’incident.
Quant à la cause de l’incendie, il semblerait après enquête que le clown était en bois.

 

Source : AFP

Autarcie Parmi Un Cheptel De Sages (théâtre)

(Cherche metteur en scène.)

Personnages

Deux employés de mairie, des jumeaux.
Le plombier, leur mère.
Philippe, son coiffeur.
Le mourant, son fils.
Ernest, un apprenti musicien.
Klaus, un apache pyromane.

 

 

Acte 1

Intérieur de la chambre d’un mourant. Le mourant est allongé sur un lit d’hôpital.

Philippe : Je vais chercher un café.
Le mourant :  Je viens avec toi !

Rideau.

 

Acte 2

 

Même décors. Une voiture entre et tue accidentellement deux personnages. Le choeur des vendeurs d’aspirateurs vient les pleurer.

Choeur des vendeurs d’aspirateurs :
Que cela est triste !
Que cela nous attriste !
Et il faudra nettoyer.
Oui ! Il faudra nettoyer.

(Deux employés de mairie assistent à la scène. Ils ont l’air ému. L’un d’eux propose d’aller à la piscine, le reste du casting est emballé par la proposition.)

L’employé de mairie : Allons à la piscine !
Le reste du casting : Oh oui !  Oh oui !

(Les deux employés de mairie et le choeur des vendeurs d’aspirateurs partent à la piscine.)

Philippe (sous la voiture) : Je vais chercher un ticket de stationnement.
Le mourant (depuis la cafétéria) :  Je viens avec toi !

Rideau.

 

Actes 3 & 4

Intérieur d’un salon. Un apache joue aux dominos avec un marathonien. On sonne à la porte.

Le plombier : Je viens pour réparer votre cuisinière.
Le marathonien : Il faut que je pioche ?

(L’appartement prend feu.)

Rideau.

 

Acte 5

À la piscine. À côté du grand bassin.

Les deux employés de mairie : Nous ne savons pas nager !
Choeur des vendeurs d’aspirateurs : Nous n’avons pas de bonnet de bain.
Philippe : Je vais chercher le mien.
Le mourant :  Je viens avec toi !

(On pratique une ouverture du grand bassin. Les spectateurs périssent noyés.)

Rideau.

Entretien d’embauche

Il est très ennuyeux d’être sans emploi. Nulle joie, nulle bonne conscience ne sont autorisées aux parias qui vivent aux crochets de la société. Mieux vaut pour eux vivre stressés par le travail, si l’on veut bien d’eux. L’histoire qui suit est entièrement authentique (mis à part quelques ajustements pour préserver les anonymats des parties en présence)

9h35. J’attends l’heure idéale pour partir. J’ai rendez-vous avec M. Laval de la société CREFOL à 10h00 pour un entretien d’embauche. Google map estime que le trajet maison/CREFOL prendra 13 minutes en voiture ou 25 minutes si l’on inclut mon sens de l’orientation (saleté de CREFOL au milieu de nulle part !). Je partirai donc dans 10 minutes, le temps d’aller aux toilettes.
9h40. Non, une minute, j’ai mal calculé, il faut que je parte immédiatement.
9h45. Sur la route. Où dois-je aller ?
9h50. Où suis-je ?
9h56. J’ai trouvé. Miracle ! Zut, le parking est plein ! Je vais me garer derrière la boîte aux lettres. Faudrait pas que ça pose problème. Non, ça ira. C’est qui ces gens ? Ils sont trois devant le bâtiment. Ah ! ils sont en short et polo gris. Je me hais ! J’ai l’air malin avec mon jean. C’est sûr que Laval va s’imaginer que j’ai pas le profil. Je leur dis bonjour ? Oui ? Non ! Ils ne m’ont pas vu, j’entre.
9h58. Oh, mais je la connais cette standardiste au téléphone, c’est Héloïse ! Non, il y a marqué Amandine sur la plaque. Qu’est-ce que j’ai fumé ce matin ? Quand même, elle lui ressemble. Bon, j’ai plus qu’à attendre qu’elle raccroche. Oh, dis donc, il est propre leur carrelage… sauf là où j’ai marché, où est le paillasson ? Oh, tiens, ils bossent avec des otaries ici. Quand même, ça doit pas être dur de jouer au squash contre ces bestioles..
10h00. Ah, voilà, elle a raccroché. « Bonjour, j’ai rendez-vous avec M. Laval à 10h00. — Vous êtes monsieur… ? — Abricot, monsieur Abricot. — Je l’appelle. » Elle l’appelle. « — Désolé, Monsieur Laval est occupé. Si vous voulez bien patienter. — Entendu. » Elle me montre une chaise, je crois que je n’ai pas le choix. J’attends.
10h05. Oh, une otarie arrive encombrée d’un sac de sport !  Je vais lui ouvrir la porte. C’est fou ce que je suis serviable!  « — Merci, c’est très aimable. — De rien. » Polie, l’otarie !
10h10. J’attends.
10h15. J’attends. Ça sent quand même vachement la sueur ici !
10h20. J’attends.
10h22. La standardiste : « Monsieur Abricot est ici. Il attend depuis quelques minutes. » (Elle raccroche, puis à moi) « il arrive tout de suite ! » Cool.
10h24. C’est lui ? Il est jeune ! Je me lève ? Je me lève ! Mince, c’est juste un employé qui va prendre un verre à la fontaine d’eau. Je me rassois. Il m’a vu. Je dis bonjour ? « Bonjour ! –Bonjour. »
10h28. Voilà, c’est lui qui arrive ! Un vieil arbitre, c’était prévisible. « (moi) Bonjour ! –Bonjour ! Suivez-moi »
10h30. Dans le bureau de Laval. « Je vous laisse, je reviens à la prochaine mi-temps. Trois professionnels vont venir pour évaluer vos compétences –Entendu. » J’avais pas prévu ça, j’ai qu’une copie de mon CV. Je vais passer pour quoi ? Les voilà ! « Moi: Bonjour ! (Les prénoms suivants ont été choisis arbitrairement.)
Balthazar (en fait l’employé à fontaine d’eau): Bonjour !
Gaspard : Bonjour !
Melchior : Bonjour !
Balthazar (parcourant mon CV) : Alors, je vois que vous avez un BEP d’électropâtisserie (j’acquiesce). Un diplôme d’accompagnateur-marathonien pour rongeurs et un diplôme de tuteur pour animaux aquatiques. Je vois à peu près ce que représente votre premier diplôme, mais j’aimerais que vous me parliez de ce que vous avez appris lors de votre deuxième formation.
Moi: Eh bien, une grande partie du programme était consacrée à apprendre à accompagner les saumons qui remontent les rivières pour se reproduire. J’ai aussi appris à dresser des otaries à se rouler sur le dos en faisant des sons rigolos.
Balthazar : Et qu’est-ce qui vous a poussé à passer des rongeurs aux poissons et mammifères marins ? C’est quand même deux domaines assez différents
Moi : Ça me plaisait.  (Je vais pas te raconter ma vie, sale type)
Balthazar : Vous pouvez nous parler de vos expériences professionnelles ?
Moi : Oui, en 2006, j’ai fait un stage à la ferme de Monsieur Rochon où j’aidais les poules à faire du toboggan. (J’aurais pas dû mettre ça sur le CV, ça va me plomber !)
Melchior : Vous avez aimé travailler avec de la volaille ?
Moi : Oui, mais je suis quand même plus calé pour tout ce qui est rongeurs et animaux aquatiques. (Fous-moi la paix avec les volailles !)
Balthazar : Et à part ça ?
Moi : En 2007, j’ai entraîné des cochons d’inde à courir le 100m pour le laboratoire O. (Ça leur en bouche un coin !)
Melchior : Comment vous avez fait ça ? En leur montrant vous-même l’exemple ?
Moi : (N’importe quoi !) Non, je déposais du fromage au bout de la piste et je privais de dessert ceux qui avaient un temps insuffisant.
Gaspard : Mais vous sauriez utiliser d’autres méthodes d’apprentissage ? Si vous deviez faire la même chose avec des lémuriens sous régime alimentaire spécifique, comment vous feriez ? 
Moi : Eh bien, je…  je suppose qu’il y a d’autres méthodes que je connais moins… (C’est quoi cette question à la noix ? Faut que je sorte un truc pourtant.) Peut-être que si j’avais un crocodile en laisse avec moi… enfin… vous voyez… (Qu’est-ce que je raconte ?)
Balthazar : Et en 2008 ? (T’as mon CV sous les yeux, tu le vois bien ce que j’ai fait en 2008 !)
Moi : J’ai été engagé par le parc animalier de Breuil pour apprendre un ballet aquatique à un groupe de loutres. (Deux loutres)
Melchior : C’est-à-dire ? Il y avait des chorégraphies compliquées dans ce ballet ?
Moi : (Et pourquoi pas des claquettes ?) Non, pas vraiment, les loutres devaient principalement faire des bonds en suivant le tempo du Lac Des Cygnes.
Balthazar : Bien. Alors, Permis B, célibataire… (j’acquiesce) Sinon, qu’est-ce que vous faites en dehors de ça, vos loisirs ?
Moi : (Qu’est-ce que ça peut te faire ? Je t’en pose des questions sur ta vie, moi ?) Heu… Eh bien, la musique… Je joue de la guitare…
Balthazar : Pas de quad ?
Moi: De quoi ? (De quad ?!?)
Balthazar : De quad !
Moi : Ah… heu… non. (J’ai la tête d’un beauf ?)
Balthazar (à Gaspard) : Dommage !
Gaspard : Et vous avez une expérience de travail en équipe ? Avec plusieurs dresseurs ?
Moi : Non, mais je peux m’adapter. (Vous ferez avec.)
Balthazar : Bon, je vous explique. Ici, à CREFOL, on fait selon nos propres méthodes. Faut bien comprendre que si vous dressez un animal d’une manière et qu’un second dresseur vient et fait différemment, l’animal sera incapable de faire quoi que ce soit.
Moi : Absolument, je comprends… (Tu t’y prends n’importe comment, nigaud !)
Balthazar : Ce qui me gêne le plus c’est que vous n’avez pas d’expérience concernant le dressage de lémuriens. On a eu d’autres employés avec les mêmes diplômes que vous et la plupart n’ont pas su gérer les situations de… de « crise ».
Moi : De crise ?
Balthazar : Oui, comme quand un lémurien essaie de vous étrangler avec vos propres lacets parce qu’il n’aime pas perdre un match de jokari.
Moi : Effectivement. (Je l’assomme et puis voilà.)
Balthazar : Sinon, vous savez ce qu’on fait ici, chez CREFOL ? Vous savez ce que veut dire CREFOL pour commencer ?
Moi : (Tout ce qui m’intéresse c’est d’être payé. Le reste je m’en fiche.) Heu… Eh bien, ici vous… jouez au squash avec des lémuriens et… et des otaries aussi.
Balthazar : C’est plus compliqué que ça ! CREFOL veut dire « Centre de Remise En Forme pour Otaries et Lémuriens ». Ici, on a deux pôles spécialisés qui travaillent pour notre client qui est le zoo de V. D’un côté, on apprend aux lémuriens à jouer aux jeux de raquette : Tennis, squash, tennis de table, badminton… et de l’autre, on apprend aux otaries des jeux collectifs : basket-ball, volley-ball, handball… Vous voyez ?
Moi : Je vois… (C’est exactement ce que j’ai dit)
Balthazar : Ça correspond à l’idée que vous vous faisiez de notre centre ?
Moi : Heu… oui, certainement. (Niveau lourd, tu fais fort.)
Balthazar : Sinon, vous avez des questions ?
Moi : Heu… non. (L’entretien est fini ?)
Melchior : Peut-être à propos du poste à pourvoir ?
Moi : (Si tu insistes !) Absolument, parlez-moi du poste.
Melchior : Il s’agit d’entraîner des lémuriens à jouer au tennis de table, qui est notre secteur d’activité, à Gaspard et à moi. Ou éventuellement travailler dans l’équipe de Balthazar pour… heu… (à Balthazar) Je te laisse en parler.
Balthazar : Le poste à l’intérieur de mon équipe consisterait à entraîner un groupe d’otaries à jouer au base-ball. L’un des postes vous intéresserait ?
Moi : Certainement ! (Tu crois que je suis ici pour faire la causette ?) 
Melchior : Ah oui, sinon, une question qu’on pose à tous les candidats pour voir leur niveau : « Comment différencier une otarie à fourrure australe d’une otarie à fourrure subantarctique ? » 
Moi : Heu… (Y’a différentes espèces d’otarie ?) je ne connais pas les otaries à fourrure australe.
Melchior : Ah… Bon, c’est pas si grave que ça. Vous venez juste d’être diplômé. La différence se situe au niveau du museau, celui de l’otarie à fourrure subantarctique est plat sur le dessus et pointu à l’extrémité alors que celui de l’otarie à fourrure australe est plat à l’extrémité.
Moi : Ah… (Je bâille intérieurement)
Gaspard : Vous avez le permis. (J’acquiesce) C’est bien parce que des fois il faut qu’on fasse des déplacements au zoo. Enfin, pas souvent. Presque jamais en fait.
Balthazar : Comment est-ce que vous définiriez votre travail ?
Moi : Le travail de dresseur ? (Il me demande quoi ce mec ?)
Balthazar : Oui.
Moi : Eh bien, il y a le contact avec l’animal… heu… (Qu’est-ce que je raconte, moi ?) l’approche… et le dressage en lui-même. Voilà…
Balthazar : Ça me va… Vous connaissez la différence entre une otarie à fourrure australe et une otarie à fourrure subantarctique ?
Moi : Encore ? (On va pas tourner en rond, je suis mal garé !) Eh bien, l’otarie à fourrure subantarctique a le museau plat sur le dessus et pointu à l’extrémité et l’otarie à fourrure… heu… (Qu’est-ce qu’il m’a raconté, l’autre ?) australe a le bout du museau plat. Mais… il vient de m’expliquer ! (J’accuse Melchior du pouce).
Balthazar : Oui, je sais.
Melchior : Et en ce qui concerne votre BEP d’életropâtisserie, pourquoi vous n’avez pas continué dans cette voie ? Devenir électropâtissier ?
Moi : Je ratais toutes mes soudures sur les brownies, j’en ai eu assez au bout d’un moment. (J’invente, pourquoi je te raconterais ma vie ?)
Balthazar : Et pourquoi avoir choisi une formation en rapport avec les animaux ?
Moi : Parce que j’aimais bien les animaux. (J’étais paumé)
Balthazar : Et vous n’aimiez pas les brownies ?
Moi : Si, bien sûr. (Mais j’aime pas ta tête.)
Balthazar : Et pourquoi vous ne vous êtes pas tourné vers des spécialités comme l’életropâtisserie flamande pour rats musqués ? C’était plus adapté, vu votre formation.
Moi : Je n’aime pas mélanger les genres. (Me dis pas comment vivre ma vie, banane !)
Balthazar : Quand vous vous êtes lancé dans vos études animalières, vous vous imaginiez peut-être devenir vétérinaire, non ?
Moi : Non, pas du tout. Ça m’est venu comme ça. (J’imaginais rien. Si! Ta tête au fond des toilettes.)
« 
11h15. Entre Laval. « Alors, Messieurs, quel est votre compte rendu ? Qui commence ?
Melchior : Il est jeune, il man-manque d’expérience et il f-faudra au moins trois mois p-pour le f-former. (Pourquoi tu bégaies ? T’as peur du boss ?)
Balthazar : Même constat : jeunesse, inexpérience. Il a l’air sérieux, mais j’ai des doutes sur sa capacité à cohabiter avec des animaux sauvages et pour le travail en équipe.
Laval (à moi) : Vous avez le droit de répondre, vous savez.
Moi : (Répondre à ce monceau d’âneries ?) Eh bien… Oh, juste… je pourrais m’adapter.
Gaspard : Pour moi, il n’est pas encore prêt à jouer au ping-pong avec un lémurien.
Laval : Oui, mais est-ce qu’on pourra le former ? Est-ce que je peux l’engager ? Dites-le-moi franchement si Monsieur (moi) ne fait pas l’affaire. »
11h30. Silence. Des hésitations. Faites que ça finisse !
11h35. Discussion ennuyeuse visant à introduire le « On vous rappellera » sous-entendant le « Vous ne faites pas vraiment l’affaire ». Un plaisir, « merci d’être venu –Non, merci à VOUS de m’avoir reçu ». Tu parles.
11h43. Sortie du bâtiment. Au revoir à toi, à toi, à toi et aussi à toi. On m’ouvre même la porte ! Ne t’inquiète pas, Blathazar, j’ai encore plus envie de sortir que toi de me voir dehors. Dernier coup d’oeil. Ah, qu’elle est jolie Amandine ! Bon, bye-bye !  De l’air frais ! Enfin ! Ça sentait vraiment mauvais là-dedans.

Salut, dindon !


« Toute bonne histoire comporte une anecdote à propos d’un dindon » disait Joachim
du Bellay, le célèbre architecte Flamand. En voici une pour votre
plus grand plaisir.

C’était un bon matin
d’hiver, car il ne pleuvait pas et qu’on était en septembre. Michaël
releva son col, tandis que nous marchions, moi sur la chaussée, lui
sur le trottoir, et réciproquement. Il releva son col parce qu’il
aimait l’allure qu’il avait avec le col haut. J’avoue n’avoir jamais
prêté attention à mon allure personnelle. Si cela avait été le
cas, je me serais acheté depuis longtemps un pantalon. Nous
rentrions chez Michaël, ou peut-être était-ce chez moi. Pour tout dire, nous
nous rendions vers un appartement dont nous n’avions jamais pu
déterminer qui était réellement le propriétaire, de lui ou moi.
Cette mésentente a d’ailleurs été la cause d’une brouille qui fit
que nous ne nous parlons plus depuis des années.

En ce temps-là, pourtant,
Michaël et moi étions les meilleurs amis du monde. J’exagère un
peu, mais nous aurions été bien classés, et même si je le
trouvais ennuyeux, il restait, lui, toujours émerveillé par ma
capacité à cligner des yeux deux fois par seconde. Je me souviens
que nous parlions de ce que nous allions faire une fois de retour.
Pour ma part, j’avais une envie folle de revoir pour la dix-huitième
fois le DVD des Sept Samouraïs de Kurosawa et tenter de comprendre
les dialogues en japonais avec des sous-titres polonais. Michaël,
lui, voulait se coucher, et je me souviens que cela m’avait frappé
parce qu’il n’était que 14h50.

Les circonstances qui me
firent entrer en contact avec le dindon demeurent encore floues dans
ma tête. Je me rappelle le bruit de la mobylette qui approchait de
la rue Beaumarchais dans mon dos, de la voix de Michaël qui me
criait « attention ! » avec un regard étrange, inquiet de ce
qu’il voyait arriver derrière moi, puis enfin le glouglou du dindon
venant percuter l’arrière de mon crâne.

Le réveil fut douloureux.
J’étais un peu désorienté et j’avais tout oublié de l’incident
sur le moment. Michaël me vit éveillé et s’approcha.
« Tout va bien, je
t’ai porté jusqu’à chez moi, sur ton lit, après le coup que tu
t’es pris derrière la tête »
Là, tout me revint, et je
me dressai d’un coup, désireux d’en savoir plus sur mon agresseur.
L’afflux de sang dans mon crâne provoqué par ce mouvement soudain
me fit l’effet d’une explosion interne et répétée dans le cerveau.
Je vis des traces de sang sur mon oreiller. J’avais mal et j’étais
furieux.
 » Mais pourquoi tu ne
m’as pas porté à l’hôpital ? Je pourrais avoir une commotion ou un
truc comme ça !
– On voulait pas en faire
toute une histoire.
– Qui on ? Et mon
agresseur ? Tu as appelé la Police ?
– Oh là ! Tu t’emportes
pour pas grand-chose. Ahsbahs voulait pas te faire mal, mais tu le
connais, il sait pas quoi faire de sa vie. »
Une voix contesta depuis
la cuisine, puis s’approcha.
« Hé ! C’était ton
idée le coup du dindon ! fit Ahsbahs, que je reconnu lorsqu’il entra
dans ma chambre.
– Pas DU TOUT ! Tu m’as
dit que tu allais… »

À cet instant les deux
voix se sont entremêlées dans un brouhaha de jurons d’où devait
finalement éclater une vérité approximative qui pourrait être
résumée comme suit:
Michaël avait parié à
Ahsbahs, un de ses camarades de classe, qu’il serait incapable de lui
balancer un chat tout en roulant depuis sa mobylette. Ahsbahs,
stupide comme le sont tous les Strasbougeois, l’avait pris au mot.
L’accident n’avait pas été prévu. Restait tout de même dans cette
confusion le mystère entourant le dindon. Ahsbahs assurait que,
n’ayant pas pu trouver un chat, il s’était contenté d’un dindon.
Son explication ne tenait pas la route, car tantôt il l’avait trouvé
dans une fête foraine, tantôt c’était un Portugais qui lui avait
échangé contre du sucre en poudre. L’animal, dans tous les cas,
n’avait pas survécu à la collision et se trouvait à présent sur
la table de ma cuisine.

Avec de grandes
précautions, vu ma santé fragile, je me levai pour aller inspecter
l’animal. Il était encore impressionnant avec son grand plumage et
son cou rouge si particulier, le bec et les yeux clos, une dignité
royale dans sa posture. Il ne sentait pas très bon. Je ne sais pas
si c’était à cause d’un début de décomposition ou son odeur
naturelle. Je me dis que j’avais en face de moi un être que le
destin avait mis sur mon chemin et qu’il y avait une signification
profonde derrière tout cela, ou bien la faute en revenait
exclusivement à ce boulet d’Ahsbahs et dans ce cas ce pauvre dindon
n’avait pas mérité son sort.

Je décidai de l’enterrer,
malgré les protestations de Michaël. Ahsbahs, qui avait à se faire
pardonner, proposa comme lieu d’inhumation un coin d’un champ où son
oncle élevait des vaches. Il eut même l’idée de lier deux branches
de bois afin d’en faire une croix, ce qui provoqua un débat
passionné visant à déterminer si le dindon était croyant ou non,
et s’il l’était, comment être sûr qu’il était vraiment
catholique. J’interrompis la dispute au moment où Ahsbahs se
proposait de baptiser lui-même l’animal.

Nous transportâmes la
dépouille au lieu dit, à l’aide d’un sac-poubelle, et ce n’est que
là que nous avons réalisé que nous n’avions rien pour creuser. Ce
n’était pas les vaches, toutes vautrées sur le sol, qui allaient
nous aider dans notre besogne. Ahsbahs, bien que très peu agile de
la tête, savait fort bien utiliser ses mains. Je déposai le dindon
dans la tombe fraîchement creusée et entrepris l’éloge funèbre du
défunt.

« Voici quelques
heures que dindon nous a quitté. Nous ne nous connaissions pas, lui
et moi. Nous nous sommes connus trop vite, trop passionnément, sans
avoir le temps d’en apprendre davantage l’un sur l’autre. Qui sait ce
qu’il a vécu avant notre rencontre ? Sa vie a probablement été
plus riche que la mienne. Peut-être est-elle de  nature à surpasser
tout ce qu’homme a jamais connu. Son existence s’est arrêtée
aujourd’hui et nous le regrettons. J’espère qu’il pourra nous
pardonner un jour, et me pardonner d’avoir été l’objet de son
trépas. Il aura été le dindon de la farce, littéralement. Il
repose ici, loin de ses amis et de sa famille, cet admirable dindon,
trop bon pour ce monde. Si j’avais pu, j’aurais voulu lui dire
combien je l’admire et combien il représente pour moi. Nous nous
retrouverons un jour, lui et moi, et ce jour-là nous nous
comprendrons. Salut, dindon ! »

Ahsbahs reboucha le trou
après s’être mouché, puis installa sa croix artisanale. Nous
sommes ensuite retournés chez moi, ou peut-être était-ce chez
Michaël, qui sait ?