Entretien d’embauche

Il est très ennuyeux d’être sans emploi. Nulle joie, nulle bonne conscience ne sont autorisées aux parias qui vivent aux crochets de la société. Mieux vaut pour eux vivre stressés par le travail, si l’on veut bien d’eux. L’histoire qui suit est entièrement authentique (mis à part quelques ajustements pour préserver les anonymats des parties en présence)

9h35. J’attends l’heure idéale pour partir. J’ai rendez-vous avec M. Laval de la société CREFOL à 10h00 pour un entretien d’embauche. Google map estime que le trajet maison/CREFOL prendra 13 minutes en voiture ou 25 minutes si l’on inclut mon sens de l’orientation (saleté de CREFOL au milieu de nulle part !). Je partirai donc dans 10 minutes, le temps d’aller aux toilettes.
9h40. Non, une minute, j’ai mal calculé, il faut que je parte immédiatement.
9h45. Sur la route. Où dois-je aller ?
9h50. Où suis-je ?
9h56. J’ai trouvé. Miracle ! Zut, le parking est plein ! Je vais me garer derrière la boîte aux lettres. Faudrait pas que ça pose problème. Non, ça ira. C’est qui ces gens ? Ils sont trois devant le bâtiment. Ah ! ils sont en short et polo gris. Je me hais ! J’ai l’air malin avec mon jean. C’est sûr que Laval va s’imaginer que j’ai pas le profil. Je leur dis bonjour ? Oui ? Non ! Ils ne m’ont pas vu, j’entre.
9h58. Oh, mais je la connais cette standardiste au téléphone, c’est Héloïse ! Non, il y a marqué Amandine sur la plaque. Qu’est-ce que j’ai fumé ce matin ? Quand même, elle lui ressemble. Bon, j’ai plus qu’à attendre qu’elle raccroche. Oh, dis donc, il est propre leur carrelage… sauf là où j’ai marché, où est le paillasson ? Oh, tiens, ils bossent avec des otaries ici. Quand même, ça doit pas être dur de jouer au squash contre ces bestioles..
10h00. Ah, voilà, elle a raccroché. « Bonjour, j’ai rendez-vous avec M. Laval à 10h00. — Vous êtes monsieur… ? — Abricot, monsieur Abricot. — Je l’appelle. » Elle l’appelle. « — Désolé, Monsieur Laval est occupé. Si vous voulez bien patienter. — Entendu. » Elle me montre une chaise, je crois que je n’ai pas le choix. J’attends.
10h05. Oh, une otarie arrive encombrée d’un sac de sport !  Je vais lui ouvrir la porte. C’est fou ce que je suis serviable!  « — Merci, c’est très aimable. — De rien. » Polie, l’otarie !
10h10. J’attends.
10h15. J’attends. Ça sent quand même vachement la sueur ici !
10h20. J’attends.
10h22. La standardiste : « Monsieur Abricot est ici. Il attend depuis quelques minutes. » (Elle raccroche, puis à moi) « il arrive tout de suite ! » Cool.
10h24. C’est lui ? Il est jeune ! Je me lève ? Je me lève ! Mince, c’est juste un employé qui va prendre un verre à la fontaine d’eau. Je me rassois. Il m’a vu. Je dis bonjour ? « Bonjour ! –Bonjour. »
10h28. Voilà, c’est lui qui arrive ! Un vieil arbitre, c’était prévisible. « (moi) Bonjour ! –Bonjour ! Suivez-moi »
10h30. Dans le bureau de Laval. « Je vous laisse, je reviens à la prochaine mi-temps. Trois professionnels vont venir pour évaluer vos compétences –Entendu. » J’avais pas prévu ça, j’ai qu’une copie de mon CV. Je vais passer pour quoi ? Les voilà ! « Moi: Bonjour ! (Les prénoms suivants ont été choisis arbitrairement.)
Balthazar (en fait l’employé à fontaine d’eau): Bonjour !
Gaspard : Bonjour !
Melchior : Bonjour !
Balthazar (parcourant mon CV) : Alors, je vois que vous avez un BEP d’électropâtisserie (j’acquiesce). Un diplôme d’accompagnateur-marathonien pour rongeurs et un diplôme de tuteur pour animaux aquatiques. Je vois à peu près ce que représente votre premier diplôme, mais j’aimerais que vous me parliez de ce que vous avez appris lors de votre deuxième formation.
Moi: Eh bien, une grande partie du programme était consacrée à apprendre à accompagner les saumons qui remontent les rivières pour se reproduire. J’ai aussi appris à dresser des otaries à se rouler sur le dos en faisant des sons rigolos.
Balthazar : Et qu’est-ce qui vous a poussé à passer des rongeurs aux poissons et mammifères marins ? C’est quand même deux domaines assez différents
Moi : Ça me plaisait.  (Je vais pas te raconter ma vie, sale type)
Balthazar : Vous pouvez nous parler de vos expériences professionnelles ?
Moi : Oui, en 2006, j’ai fait un stage à la ferme de Monsieur Rochon où j’aidais les poules à faire du toboggan. (J’aurais pas dû mettre ça sur le CV, ça va me plomber !)
Melchior : Vous avez aimé travailler avec de la volaille ?
Moi : Oui, mais je suis quand même plus calé pour tout ce qui est rongeurs et animaux aquatiques. (Fous-moi la paix avec les volailles !)
Balthazar : Et à part ça ?
Moi : En 2007, j’ai entraîné des cochons d’inde à courir le 100m pour le laboratoire O. (Ça leur en bouche un coin !)
Melchior : Comment vous avez fait ça ? En leur montrant vous-même l’exemple ?
Moi : (N’importe quoi !) Non, je déposais du fromage au bout de la piste et je privais de dessert ceux qui avaient un temps insuffisant.
Gaspard : Mais vous sauriez utiliser d’autres méthodes d’apprentissage ? Si vous deviez faire la même chose avec des lémuriens sous régime alimentaire spécifique, comment vous feriez ? 
Moi : Eh bien, je…  je suppose qu’il y a d’autres méthodes que je connais moins… (C’est quoi cette question à la noix ? Faut que je sorte un truc pourtant.) Peut-être que si j’avais un crocodile en laisse avec moi… enfin… vous voyez… (Qu’est-ce que je raconte ?)
Balthazar : Et en 2008 ? (T’as mon CV sous les yeux, tu le vois bien ce que j’ai fait en 2008 !)
Moi : J’ai été engagé par le parc animalier de Breuil pour apprendre un ballet aquatique à un groupe de loutres. (Deux loutres)
Melchior : C’est-à-dire ? Il y avait des chorégraphies compliquées dans ce ballet ?
Moi : (Et pourquoi pas des claquettes ?) Non, pas vraiment, les loutres devaient principalement faire des bonds en suivant le tempo du Lac Des Cygnes.
Balthazar : Bien. Alors, Permis B, célibataire… (j’acquiesce) Sinon, qu’est-ce que vous faites en dehors de ça, vos loisirs ?
Moi : (Qu’est-ce que ça peut te faire ? Je t’en pose des questions sur ta vie, moi ?) Heu… Eh bien, la musique… Je joue de la guitare…
Balthazar : Pas de quad ?
Moi: De quoi ? (De quad ?!?)
Balthazar : De quad !
Moi : Ah… heu… non. (J’ai la tête d’un beauf ?)
Balthazar (à Gaspard) : Dommage !
Gaspard : Et vous avez une expérience de travail en équipe ? Avec plusieurs dresseurs ?
Moi : Non, mais je peux m’adapter. (Vous ferez avec.)
Balthazar : Bon, je vous explique. Ici, à CREFOL, on fait selon nos propres méthodes. Faut bien comprendre que si vous dressez un animal d’une manière et qu’un second dresseur vient et fait différemment, l’animal sera incapable de faire quoi que ce soit.
Moi : Absolument, je comprends… (Tu t’y prends n’importe comment, nigaud !)
Balthazar : Ce qui me gêne le plus c’est que vous n’avez pas d’expérience concernant le dressage de lémuriens. On a eu d’autres employés avec les mêmes diplômes que vous et la plupart n’ont pas su gérer les situations de… de « crise ».
Moi : De crise ?
Balthazar : Oui, comme quand un lémurien essaie de vous étrangler avec vos propres lacets parce qu’il n’aime pas perdre un match de jokari.
Moi : Effectivement. (Je l’assomme et puis voilà.)
Balthazar : Sinon, vous savez ce qu’on fait ici, chez CREFOL ? Vous savez ce que veut dire CREFOL pour commencer ?
Moi : (Tout ce qui m’intéresse c’est d’être payé. Le reste je m’en fiche.) Heu… Eh bien, ici vous… jouez au squash avec des lémuriens et… et des otaries aussi.
Balthazar : C’est plus compliqué que ça ! CREFOL veut dire « Centre de Remise En Forme pour Otaries et Lémuriens ». Ici, on a deux pôles spécialisés qui travaillent pour notre client qui est le zoo de V. D’un côté, on apprend aux lémuriens à jouer aux jeux de raquette : Tennis, squash, tennis de table, badminton… et de l’autre, on apprend aux otaries des jeux collectifs : basket-ball, volley-ball, handball… Vous voyez ?
Moi : Je vois… (C’est exactement ce que j’ai dit)
Balthazar : Ça correspond à l’idée que vous vous faisiez de notre centre ?
Moi : Heu… oui, certainement. (Niveau lourd, tu fais fort.)
Balthazar : Sinon, vous avez des questions ?
Moi : Heu… non. (L’entretien est fini ?)
Melchior : Peut-être à propos du poste à pourvoir ?
Moi : (Si tu insistes !) Absolument, parlez-moi du poste.
Melchior : Il s’agit d’entraîner des lémuriens à jouer au tennis de table, qui est notre secteur d’activité, à Gaspard et à moi. Ou éventuellement travailler dans l’équipe de Balthazar pour… heu… (à Balthazar) Je te laisse en parler.
Balthazar : Le poste à l’intérieur de mon équipe consisterait à entraîner un groupe d’otaries à jouer au base-ball. L’un des postes vous intéresserait ?
Moi : Certainement ! (Tu crois que je suis ici pour faire la causette ?) 
Melchior : Ah oui, sinon, une question qu’on pose à tous les candidats pour voir leur niveau : « Comment différencier une otarie à fourrure australe d’une otarie à fourrure subantarctique ? » 
Moi : Heu… (Y’a différentes espèces d’otarie ?) je ne connais pas les otaries à fourrure australe.
Melchior : Ah… Bon, c’est pas si grave que ça. Vous venez juste d’être diplômé. La différence se situe au niveau du museau, celui de l’otarie à fourrure subantarctique est plat sur le dessus et pointu à l’extrémité alors que celui de l’otarie à fourrure australe est plat à l’extrémité.
Moi : Ah… (Je bâille intérieurement)
Gaspard : Vous avez le permis. (J’acquiesce) C’est bien parce que des fois il faut qu’on fasse des déplacements au zoo. Enfin, pas souvent. Presque jamais en fait.
Balthazar : Comment est-ce que vous définiriez votre travail ?
Moi : Le travail de dresseur ? (Il me demande quoi ce mec ?)
Balthazar : Oui.
Moi : Eh bien, il y a le contact avec l’animal… heu… (Qu’est-ce que je raconte, moi ?) l’approche… et le dressage en lui-même. Voilà…
Balthazar : Ça me va… Vous connaissez la différence entre une otarie à fourrure australe et une otarie à fourrure subantarctique ?
Moi : Encore ? (On va pas tourner en rond, je suis mal garé !) Eh bien, l’otarie à fourrure subantarctique a le museau plat sur le dessus et pointu à l’extrémité et l’otarie à fourrure… heu… (Qu’est-ce qu’il m’a raconté, l’autre ?) australe a le bout du museau plat. Mais… il vient de m’expliquer ! (J’accuse Melchior du pouce).
Balthazar : Oui, je sais.
Melchior : Et en ce qui concerne votre BEP d’életropâtisserie, pourquoi vous n’avez pas continué dans cette voie ? Devenir électropâtissier ?
Moi : Je ratais toutes mes soudures sur les brownies, j’en ai eu assez au bout d’un moment. (J’invente, pourquoi je te raconterais ma vie ?)
Balthazar : Et pourquoi avoir choisi une formation en rapport avec les animaux ?
Moi : Parce que j’aimais bien les animaux. (J’étais paumé)
Balthazar : Et vous n’aimiez pas les brownies ?
Moi : Si, bien sûr. (Mais j’aime pas ta tête.)
Balthazar : Et pourquoi vous ne vous êtes pas tourné vers des spécialités comme l’életropâtisserie flamande pour rats musqués ? C’était plus adapté, vu votre formation.
Moi : Je n’aime pas mélanger les genres. (Me dis pas comment vivre ma vie, banane !)
Balthazar : Quand vous vous êtes lancé dans vos études animalières, vous vous imaginiez peut-être devenir vétérinaire, non ?
Moi : Non, pas du tout. Ça m’est venu comme ça. (J’imaginais rien. Si! Ta tête au fond des toilettes.)
« 
11h15. Entre Laval. « Alors, Messieurs, quel est votre compte rendu ? Qui commence ?
Melchior : Il est jeune, il man-manque d’expérience et il f-faudra au moins trois mois p-pour le f-former. (Pourquoi tu bégaies ? T’as peur du boss ?)
Balthazar : Même constat : jeunesse, inexpérience. Il a l’air sérieux, mais j’ai des doutes sur sa capacité à cohabiter avec des animaux sauvages et pour le travail en équipe.
Laval (à moi) : Vous avez le droit de répondre, vous savez.
Moi : (Répondre à ce monceau d’âneries ?) Eh bien… Oh, juste… je pourrais m’adapter.
Gaspard : Pour moi, il n’est pas encore prêt à jouer au ping-pong avec un lémurien.
Laval : Oui, mais est-ce qu’on pourra le former ? Est-ce que je peux l’engager ? Dites-le-moi franchement si Monsieur (moi) ne fait pas l’affaire. »
11h30. Silence. Des hésitations. Faites que ça finisse !
11h35. Discussion ennuyeuse visant à introduire le « On vous rappellera » sous-entendant le « Vous ne faites pas vraiment l’affaire ». Un plaisir, « merci d’être venu –Non, merci à VOUS de m’avoir reçu ». Tu parles.
11h43. Sortie du bâtiment. Au revoir à toi, à toi, à toi et aussi à toi. On m’ouvre même la porte ! Ne t’inquiète pas, Blathazar, j’ai encore plus envie de sortir que toi de me voir dehors. Dernier coup d’oeil. Ah, qu’elle est jolie Amandine ! Bon, bye-bye !  De l’air frais ! Enfin ! Ça sentait vraiment mauvais là-dedans.

9 pensées sur “Entretien d’embauche”

  1. J’y ai cru au début, puis je me suis rendu compte que c’était inventé ! Personne n’acquiesce jamais en disant « Entendu » !

    C’est quand même très réaliste, et ça donne vachement envie d’aller s’y coller -_-

  2. Tipierre :

    Les « entendu », « certainement », « absolument », « c’est certain », etc. à la place du « oui »/ »ok » sont une forme de sarcasme que j’utilise et que mes interlocuteurs ne semblent jamais percevoir.

  3. Ah c’était donc ça!

    L’autre jour un dindon jouait au golf près de chez abab. C’est donc vous le responsable de ces évènements étranges monsieur Abricot. Il jouait mieux que abab ce malotru

  4. Tu es fou de ne pas avoir continué dans l’électropâtisserie! Avec tous les débouchés qu’il y a dans ce domaine!

  5. J’ai relevé une grave erreur cependant : L’électropâtisserie flamande pour rats musqués n’existe plus depuis 1875 (Abandonnée dans ses prémices par son pionnier Jacob Van Aouten) qui développa toutefois, l’électropâtisserie sécurisée pour taupes savoyardes (qui ne nécessite pas de permis de conduire, mais un brevet de 25 mètres en nage libre)
    Il fallait le souligner, je pense.

  6. C’est prodigieux les entretiens d’embauche, dans le genre paradoxe sur paradoxe… C’est toujours celui qui t’intéresse le moins que tu as le plus de chance de réussir, et même quand c’est pour un job qui te repousse, tu sues la trouille à l’idée de le rater comme si tu avais envie de le faire.

  7. Pour bien préparer son entretien d’embauche, je vous recommande aussi la lecture du livre « Le guide du candidat recruté. Tout ce que l’on ne vous dira jamais comme ça ! » d’Eric HAUPTMANN disponible sur http://www.guidedurecrute.com

    Ce livre sort du lot grâce à beaucoup de bon sens et des astuces au goût du jour en phase avec les pratiques des recruteurs d’aujourd’hui.

    David P

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