Les contes inutiles : Carole M.

Si
on me l’avait présenté, j’aurais poliment répondu
non. C’est important la politesse. J’aurais dit cela parce que son
allure ne me convenait pas, entre mille autres petites choses qu’il
serait vain de vouloir détailler ici. En revanche, les
circonstances qui nous ont fait nous rencontrer me la firent voir
sous un jour tout à fait nouveau. J’appréciais
particulièrement la symétrie de son visage, ses deux
oreilles qui ne dépassaient pas de sous ses cheveux, et ses
yeux, précisément disposés de part et d’autre de son nez. Ces
circonstances dont j’ai fait mention ne sont pas exceptionnellement
intéressantes et je n’ai donc pas l’intention de vous les
raconter.

Cela
dit, cette jeune femme, du nom de Carole M., avait pour habitude de
venir chez moi dans les moments où j’étais le plus
occupé. Elle entrait et s’asseyait, là, sur une chaise,
à me regarder vaguer à mes occupations, que ce fut pour
travailler ou pour faire la cuisine. Elle ne disait rien et se
contentait de me regarder comme je l’ai dit. Cela m’ennuyait un peu.
Après tout, qui aime se voir observer comme un animal en cage,
comme un rat de laboratoire ou comme l’ objet d’une fascination
perverse ?

Alors,
quelques années plus tard, j’ai décidé pour la
première fois d’engager la conversation avec elle. Je lui ai
demandé :

«
Quel est votre nom ?


Carole M. (elle m’a donné les autres lettres de son nom, mais
je les ai oubliées avec le temps, sans oser lui poser à
nouveau la question).


Eh bien, Carole M., qu’est-ce qui vous amène ?


La même chose que depuis cinq ans.


Et cette chose ?


Oh, j’ai oublié depuis. Je devrais peut-être partir. »

C’est
ainsi qu’après cinq ans d’égarement, Carole M. s’en
alla.

Fin.

7 réflexions sur « Les contes inutiles : Carole M. »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *