Salut, dindon !


« Toute bonne histoire comporte une anecdote à propos d’un dindon » disait Joachim
du Bellay, le célèbre architecte Flamand. En voici une pour votre
plus grand plaisir.

C’était un bon matin
d’hiver, car il ne pleuvait pas et qu’on était en septembre. Michaël
releva son col, tandis que nous marchions, moi sur la chaussée, lui
sur le trottoir, et réciproquement. Il releva son col parce qu’il
aimait l’allure qu’il avait avec le col haut. J’avoue n’avoir jamais
prêté attention à mon allure personnelle. Si cela avait été le
cas, je me serais acheté depuis longtemps un pantalon. Nous
rentrions chez Michaël, ou peut-être était-ce chez moi. Pour tout dire, nous
nous rendions vers un appartement dont nous n’avions jamais pu
déterminer qui était réellement le propriétaire, de lui ou moi.
Cette mésentente a d’ailleurs été la cause d’une brouille qui fit
que nous ne nous parlons plus depuis des années.

En ce temps-là, pourtant,
Michaël et moi étions les meilleurs amis du monde. J’exagère un
peu, mais nous aurions été bien classés, et même si je le
trouvais ennuyeux, il restait, lui, toujours émerveillé par ma
capacité à cligner des yeux deux fois par seconde. Je me souviens
que nous parlions de ce que nous allions faire une fois de retour.
Pour ma part, j’avais une envie folle de revoir pour la dix-huitième
fois le DVD des Sept Samouraïs de Kurosawa et tenter de comprendre
les dialogues en japonais avec des sous-titres polonais. Michaël,
lui, voulait se coucher, et je me souviens que cela m’avait frappé
parce qu’il n’était que 14h50.

Les circonstances qui me
firent entrer en contact avec le dindon demeurent encore floues dans
ma tête. Je me rappelle le bruit de la mobylette qui approchait de
la rue Beaumarchais dans mon dos, de la voix de Michaël qui me
criait « attention ! » avec un regard étrange, inquiet de ce
qu’il voyait arriver derrière moi, puis enfin le glouglou du dindon
venant percuter l’arrière de mon crâne.

Le réveil fut douloureux.
J’étais un peu désorienté et j’avais tout oublié de l’incident
sur le moment. Michaël me vit éveillé et s’approcha.
« Tout va bien, je
t’ai porté jusqu’à chez moi, sur ton lit, après le coup que tu
t’es pris derrière la tête »
Là, tout me revint, et je
me dressai d’un coup, désireux d’en savoir plus sur mon agresseur.
L’afflux de sang dans mon crâne provoqué par ce mouvement soudain
me fit l’effet d’une explosion interne et répétée dans le cerveau.
Je vis des traces de sang sur mon oreiller. J’avais mal et j’étais
furieux.
 » Mais pourquoi tu ne
m’as pas porté à l’hôpital ? Je pourrais avoir une commotion ou un
truc comme ça !
– On voulait pas en faire
toute une histoire.
– Qui on ? Et mon
agresseur ? Tu as appelé la Police ?
– Oh là ! Tu t’emportes
pour pas grand-chose. Ahsbahs voulait pas te faire mal, mais tu le
connais, il sait pas quoi faire de sa vie. »
Une voix contesta depuis
la cuisine, puis s’approcha.
« Hé ! C’était ton
idée le coup du dindon ! fit Ahsbahs, que je reconnu lorsqu’il entra
dans ma chambre.
– Pas DU TOUT ! Tu m’as
dit que tu allais… »

À cet instant les deux
voix se sont entremêlées dans un brouhaha de jurons d’où devait
finalement éclater une vérité approximative qui pourrait être
résumée comme suit:
Michaël avait parié à
Ahsbahs, un de ses camarades de classe, qu’il serait incapable de lui
balancer un chat tout en roulant depuis sa mobylette. Ahsbahs,
stupide comme le sont tous les Strasbougeois, l’avait pris au mot.
L’accident n’avait pas été prévu. Restait tout de même dans cette
confusion le mystère entourant le dindon. Ahsbahs assurait que,
n’ayant pas pu trouver un chat, il s’était contenté d’un dindon.
Son explication ne tenait pas la route, car tantôt il l’avait trouvé
dans une fête foraine, tantôt c’était un Portugais qui lui avait
échangé contre du sucre en poudre. L’animal, dans tous les cas,
n’avait pas survécu à la collision et se trouvait à présent sur
la table de ma cuisine.

Avec de grandes
précautions, vu ma santé fragile, je me levai pour aller inspecter
l’animal. Il était encore impressionnant avec son grand plumage et
son cou rouge si particulier, le bec et les yeux clos, une dignité
royale dans sa posture. Il ne sentait pas très bon. Je ne sais pas
si c’était à cause d’un début de décomposition ou son odeur
naturelle. Je me dis que j’avais en face de moi un être que le
destin avait mis sur mon chemin et qu’il y avait une signification
profonde derrière tout cela, ou bien la faute en revenait
exclusivement à ce boulet d’Ahsbahs et dans ce cas ce pauvre dindon
n’avait pas mérité son sort.

Je décidai de l’enterrer,
malgré les protestations de Michaël. Ahsbahs, qui avait à se faire
pardonner, proposa comme lieu d’inhumation un coin d’un champ où son
oncle élevait des vaches. Il eut même l’idée de lier deux branches
de bois afin d’en faire une croix, ce qui provoqua un débat
passionné visant à déterminer si le dindon était croyant ou non,
et s’il l’était, comment être sûr qu’il était vraiment
catholique. J’interrompis la dispute au moment où Ahsbahs se
proposait de baptiser lui-même l’animal.

Nous transportâmes la
dépouille au lieu dit, à l’aide d’un sac-poubelle, et ce n’est que
là que nous avons réalisé que nous n’avions rien pour creuser. Ce
n’était pas les vaches, toutes vautrées sur le sol, qui allaient
nous aider dans notre besogne. Ahsbahs, bien que très peu agile de
la tête, savait fort bien utiliser ses mains. Je déposai le dindon
dans la tombe fraîchement creusée et entrepris l’éloge funèbre du
défunt.

« Voici quelques
heures que dindon nous a quitté. Nous ne nous connaissions pas, lui
et moi. Nous nous sommes connus trop vite, trop passionnément, sans
avoir le temps d’en apprendre davantage l’un sur l’autre. Qui sait ce
qu’il a vécu avant notre rencontre ? Sa vie a probablement été
plus riche que la mienne. Peut-être est-elle de  nature à surpasser
tout ce qu’homme a jamais connu. Son existence s’est arrêtée
aujourd’hui et nous le regrettons. J’espère qu’il pourra nous
pardonner un jour, et me pardonner d’avoir été l’objet de son
trépas. Il aura été le dindon de la farce, littéralement. Il
repose ici, loin de ses amis et de sa famille, cet admirable dindon,
trop bon pour ce monde. Si j’avais pu, j’aurais voulu lui dire
combien je l’admire et combien il représente pour moi. Nous nous
retrouverons un jour, lui et moi, et ce jour-là nous nous
comprendrons. Salut, dindon ! »

Ahsbahs reboucha le trou
après s’être mouché, puis installa sa croix artisanale. Nous
sommes ensuite retournés chez moi, ou peut-être était-ce chez
Michaël, qui sait ?

 

4 réflexions sur « Salut, dindon ! »

  1. A-t-on sonné les cloches pour ce digne dindon ? Je ne sais pas si Joachim du Bellay a raison, mais il s’agit assurément en l’occurrence d’une bonne histoire…

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