Les Princes Du Bois d’Arcy

prince   

     «C’est moi qui faisais glou-glou ! Y’avait Melissa, Zoé et on était toutes comme ça mais c’est moi qui faisais glou-glou»
Les supermarchés sont des lieux privilégiés pour observer les manifestations contemporaines de l’existence humaine. J’aime souvent me promener et y regarder les gens. L’endroit est on ne peut plus indiscret sur toutes sortes de choses tel que : status marital, descendance, habitudes alimentaires, niveau social, intelligence, névroses… toutes visibles comme le nez au milieu de la figure.

     «Ça fera 52€71». «Mais c’est pas vrai ! Maman, dis lui que c’est moi qui faisais glou-glou ! –Oui, ma chérie. –Ah, tu vois !» La petite fille devant moi se chamaillait avec son petit frère sur un sujet qui m’échappait et qui ne m’intéressait guère. La mère était passive devant le comportement de ses enfants, usée qu’elle était de cette vie d’esclave envers sa descendance. Ne pas avoir d’enfants devrait être une règle de bon sens, mais elle ne l’était pas chez tout le monde.
«Ah, ça ne passe pas. Désolée, je vais devoir vous faire patienter, faut que je demande à ce qu’on aille chercher le prix». Voilà, je me retrouvais encore une fois de plus dans une file bouchée. J’ai l’impression que cela n’arrive qu’à moi, mais il parait que c’est psychologique, qu’on retient davantage les choses lorsqu’elles se passent mal que lorsque tout se passe comme prévu. «Oui, Dimitri, est-ce que tu pourrais aller me chercher le prix des Kinder Pingui ?»
Avec la grâce d’un adolescent trop vieux s’élançait Dimitri de l’autre côté du magasin, flottant au dessus du sol, chaussé de ses patins à roulettes, en quête du prix de l’article désiré.

     Sur la file de gauche qui, elle, avançait à un rythme soutenu, un gros monsieur d’âge mûr me dévisageait. Sa grosse femme était en train de déposer des articles sur le tapis roulant.
Ma braguette n’était pas ouverte, d’ailleurs il n’aurait pas pu le voir d’où il se trouvait, ma partie inférieure étant cachée par la caisse immobile derrière laquelle je me trouvais. Un rapide aperçu de mon visage contemplé grâce à la caméra frontale de mon téléphone ne me permit pas davantage de déterminer en quoi j’étais une chose curieuse digne d’attention. Sa femme sortait quantités de cochonneries hors du caddie : petits gâteaux fourrés, crèmes desserts, chips, saucisses,  puis enfin une de ces marques de céréales allégées en matières grasses, mais pas en sucre, et un pot sur lequel je pouvait lire brûle-graisse, contenant je ne sais quelle poudre miraculeuse. Que les gens soient aussi ignorants en terme de nutrition me semblait vraiment impensable. Je détournai le regard.

     «Arrête Evan ! Maman, Evan il dit n’importe quoi. C’est moi qui faisais glou-glou !»
«Non, c’est vrai, c’est pas un travail plaisant, mais caissière c’est tout ce que j’ai trouvé vous savez. C’est quand même abusé, j’ai une licence de psycho et je me retrouve à scanner des codes barres toute la journée. Mais quand y’a rien, y’a rien… Bon, il en met du temps Dimitri.» Pauvre petite caissière qui s’est lancée dans les études sans vérifier en premier lieu quelles sont les débouchées professionnelles ! Maintenant elle se plaint, mais elle aurait dû savoir à quoi t’attendre. Est-ce que j’ai choisi par goût moi ? Non, bien sûr, par facilité certainement. D’une aisance relative à manier les lignes de code j’en ai fait l’objet d’une carrière professionnelle. Pas d’une passion. Est-ce que j’avais envie de me retrouver ici, dans ce coin paumé de la banlieue parisienne où j’avais été envoyé en mission ? Si près d’un endroit civilisé, mais si loin en même temps. Il n’y a pas de vie parfaite, seulement des compromis. C’est toujours mieux que balayeur, caissier ou… ou rouler dans les allées de supermarché comme Dimitri que je voyais revenir. « C’est en promotion : 2€90.» Merci Dimitri.

     À ma droite, dans la file d’une autre caisse, il y avait un couple, que je savais non marié d’un coup d’oeil sur la main de la femme. Très bonne chose. Les passions ne durent pas, elles se changent en haine ou pire, en indifférence. Le mariage, un philosophe Sénégalais me l’avait décrit comme une prison dorée. Un autre sage, très vieux garçon, avait eu cette réponse qui m’avait frappé par son bon sens quand on avait évoqué la possibilité qu’il se trouva une compagne pour ses vieux jours : «Qu’est-ce que j’irais m’emmerder avec une bonne femme alors qu’une femme de ménage c’est déductible des impôts.»
Ce couple là n’avait aucune sagesse. Je voyais la femme en train de poser un sac de litière pour chat sur le tapis. Un chat… ou un chien, piètre substitut d’enfant pour un couple en bout de course qui tente d’inclure une distraction pour briser la monotonie d’une vie à deux. Ils finiront par se séparer, la femme gardera le chat. Il y a un schéma absolu là dedans. Je suis sûr que quelqu’un a déjà étudié ce phénomène et publié un truc à ce propos.

     «…Bonsoir !» répétait-elle alors que j’étais perdu dans mes pensées. «Ça fera 1€70. –Est-ce que je peux payer par carte ? –Oui, bien sûr.» C’était lamentable, utiliser une carte bancaire pour acheter une noix de coco. Juste une noix de coco. D’ailleurs ce devait être à cause de ça que le gros monsieur me dévisageait. Cela devait le déranger dans son for intérieur que quelqu’un prenne la peine de faire les courses au supermarché pour n’acheter qu’une noix de coco. Je n’en avais pas besoin. Je l’avais vu et je me suis dit que je n’en avais jamais goûté et que pourquoi pas. Sans avoir aucune idée de comment on l’ouvre ou… «Vous pouvez retirer votre carte. –Ah oui merci, bonne soirée. –Bonne soirée au revoir.» Parce qu’à vrai dire j’étais venu comme ça, pour passer le temps. J’accompagnai mon comparse/collègue Antoine qui devait s’acheter une paire de chaussures en vue d’un mariage à Bordeaux le week-end prochain. Un mariage… ! Il avait songé tenter sa chance dans la capitale, mais ne sachant pas quel magasin restait ouvert sur les grands boulevards après 20h et voulant s’épargner l’heure de bouchon prévisible pour y arriver en partant de Bois d’Arcy, il avait trouvé plus sage de se rendre au Leclerc local, et je l’avais accompagné.

     À présent, il me fallait l’attendre. Il venait de me répondre par SMS qu’il ne serait plus très long, qu’il avait trouvé ce qu’il cherchait. En face du marchant de journaux et près de l’entrée du centre commercial se trouvait à cet usage un banc circulaire au milieu duquel se trouvait de la végétation. J’étais là, assis, à m’enquérir de la marche du monde en scrollant sur twitter, quand une petite fille vint s’asseoir à côté de moi. « Ne t’éloigne pas !» lui souffla sa mère, dans la file d’attente du buraliste. Elle avait entre les mains un petit jeu électronique qui émettait toutes les sortes de bips possibles. «Faut que je trouve un prince.  (C’était à moi qu’elle parlait.) — Ah… et… tu en trouves ?» Je déteste communiquer avec les enfants. «Oui, mais ils sont pas super. Regarde, là, lui il a trois de beauté, mais que un d’argent. Lui, là, il a un de beauté et deux d’argent. Il en faut un qui ait beaucoup d’argent. Faut que je recommence la partie pour tomber sur mieux.» Si jeune et déjà obnubilée par l’argent. Le produit d’une société de consommation. « Et pourquoi est-ce qu’il faut qu’il ait beaucoup d’argent ? L’argent c’est pas le plus important tu sais. — Si, faut un prince avec de l’argent. C’est pour maman, elle a plus de travail et elle est malade, alors c’est compliqué». Je me sentais bête. Elle me montra l’ensemble des petits jeux de son appareil, dont j’ai à présent oublié les tenants et les aboutissants, et prit un grand soin à m’expliquer les subtilités stratégiques pour gagner les parties.

     Sa mère revenait vers elle. Une femme d’une quarantaine d’années, un peu pâlotte : « Qu’est-ce que tu racontes ? Laisse le monsieur tranquille. (à moi) Désolée, elle a été sur ce jeu toute la journée. — Pas de souci.» Elle s’assit elle aussi sur le banc à côté de sa fille, à trifouiller son téléphone. Je reprenais quant à moi le fil des infos insignifiantes des gens insignifiants. « Excusez-moi, est-ce que vous pouvez m’aider, je comprends pas comment ça marche». La mère de la petite fille avait un de ces téléphones sans abonnement et sur le ticket du buraliste se trouvait une espèce de code. J’étudiai la question. « Si je comprends bien, vous entrez #21# puis le code à 12 chiffres là puis # et je suppose que ça doit marcher. Je ne connais pas ce système. — Ah merci !»

     Clic. Elle venait de prendre ma photo avec son étrange appareil. «C’est pour ma collection de princes. Tu as beaucoup d’argent ? –Chloé ! intervint sa mère, c’est pas ici que tu risques d’en trouver des princes, pas à Bois d’Arcy.» Puis, la petite, en me voyant pianoter sur mon smartphone et y prenant un intérêt : «T’as des jeux dessus? –Hem… je sais plus. Ça non…. ça non plus — Oh t’as youtube, j’aime bien– Oui oui, youtube, mais sinon… non, rien de rigolo. » Aucun jeu… pourquoi est-ce que je n’avais aucun jeu ? «Ça a fonctionné, merci. Viens Chloé, on y va.» Elles s’en allèrent, Chloé me fit au revoir de la main.

     Je n’avais aucun jeu. Aucun. Qu’étais-je devenu au juste ? Quelqu’un de cynique.  Où était-elle mon âme d’enfant ? Et où étaient-ils les princes de Bois d’Arcy ?
Antoine avait fini. Il revenait avec un grand sourire aux lèvres. Il avait trouvé des chaussures qui lui plaisaient totalement. «Et en soldes en plus ! Moitié prix !» Oui, vraiment, c’était de bien jolies chaussures.